Nox balaya l'horizon du regard. Aucune trace d'Althar, ni silhouette, ni empreinte dans le sable, ni le moindre signe de son passage. Le désert s'étendait derrière lui, immobile, comme s'il n'avait jamais laissé personne en sortir.
Il resta là quelques secondes, les yeux plissés, comme s'il espérait encore le voir apparaître au loin. Peut-être qu'il était encore là-bas. Peut-être qu'il allait revenir. Nox expira lentement. Partir maintenant… ou attendre un peu. Il hésita, puis finit par se diriger vers un rocher à quelques mètres de là. La pierre, chauffée par le soleil, diffusait encore une chaleur sèche lorsqu'il vint s'y adosser. Il se laissa glisser contre la surface, prenant enfin le temps de reprendre son souffle. S'il devait repartir seul, autant ne pas se précipiter. Althar pouvait encore revenir.
Son regard se posa instinctivement sur sa main. Le livre apparut, fidèle à lui-même. Pourtant, à peine ses doigts se refermèrent dessus, une sensation inhabituelle attira son attention. Il posa les yeux sur la couverture. Le cuir n'était plus tout à fait intact. Une dépression décentrée marquait la couverture, mais le creux refusait de rester immobile. Il palpitait. Les bords de la marque s'écartaient d'un millimètre avant de se rétracter, comme si une cage thoracique miniature battait sous la surface de l'ouvrage.
Nox passa lentement ses doigts dessus. Au contact, une sensation familière remonta aussitôt le long de son bras, provoquant un frisson qu'il ne parvint pas à contenir. Ce n'était pas son mana. Il le reconnut instantanément. C'était le même que celui qu'il avait ressenti face à la créature sans visage. Une trace, une part de cette chose avait été laissée sur son grimoire.
Il resta un moment à observer cette marque sans vraiment savoir ce qu'il cherchait à comprendre, puis finit par ouvrir le livre. Les pages se tournèrent avec lenteur sous ses doigts jusqu'à atteindre celle qu'il connaissait déjà, sa page d'écriture. Les sigles gris étaient toujours là, inchangés, parcourus par cette lueur discrète qui caractérisait les écritures peu communes. Son écriture de téléportation n'avait subi aucune altération, toujours aussi stable, aussi nette dans sa structure. Cette constance le rassura.
Nox la fixa un instant, pour bien s'assurer qu'au moins une chose n'avait pas bougé, puis tourna la page. Rien ne suivit, aucune nouvelle inscription ne s'était formée à la suite. Son regard resta quelques secondes sur les pages vides avant qu'une idée ne lui traverse l'esprit. Il hésita à peine avant de feuilleter plus loin, vers la fin du grimoire, vers cet endroit dont Althar lui avait déjà parlé sans jamais pouvoir lui montrer. La partie où apparaissaient, normalement, les écritures verrouillées. Nox n'en avait jamais eu. Jusqu'à maintenant.
Ses doigts ralentirent en approchant de cette section, ils appréhendaient ce qu'ils allaient y trouver. Puis Nox les arrêta.
Une page était apparue. Elle n'avait rien de comparable avec celle de son écriture actuelle. Aucune couleur dominante ne s'en dégageait, là où les autres pages portaient une teinte claire et identifiable, celle-ci refusait toute définition. À sa surface, de légers reflets se déplaçaient en permanence, changeant subtilement selon l'angle sous lequel on l'observait. Un éclat bleuté pouvait apparaître un instant, glisser le long des lignes, puis disparaître pour laisser place à une nuance blanche. Par moments, une teinte violette s'imposait brièvement, plus profonde, avant d'être remplacée par un reflet jaune, fugace, insaisissable. Rien ne restait fixe, même les sigles inscrits sur la page donnaient cette impression étrange de ne pas être totalement stabilisés, l'écriture n'avait pas encore choisi sa forme définitive.
Nox observa la page longuement, sans cligner des yeux. Une nouvelle écriture, c'était évident. Mais une écriture différente. Instinctivement, son esprit dériva vers la seule possibilité qu'il connaissait pour l'utiliser. Un rituel. S'il remplaçait son écriture actuelle par celle-ci, il pourrait la tester sans attendre. L'idée s'imposa avec une facilité déconcertante.
Attends, Un rituel ? Cette nouvelle écriture est apparue sans rituel ?!
Nox était abasourdi. Il venait de réaliser qu'il avait gagné une page d'écriture sans passer par le moindre rituel. C'était tout simplement impossible. Pour passer d'une écriture active à verrouillée, pour en enlever ou en ajouter une, il fallait toujours un rituel. Toujours.
Ses doigts se crispèrent sur le bord du grimoire, son regard toujours fixé sur la page. Un pouvoir inconnu, obtenu sans effort, directement après cette rencontre. Une méfiance instinctive émergea. Il n'avait aucune idée de ce que cette écriture pouvait être, et elle était impossible à utiliser pour l'instant. Un grimoire de Chapitre 1 ne permettait qu'une seule écriture active à la fois, et il ne pouvait pas se permettre d'abandonner la téléportation.
Son regard quitta finalement la page pour revenir sur celle de téléportation. Trois ans à s'entraîner… et au moment où ça comptait vraiment, il n'avait même pas été capable de l'utiliser. Un souffle discret lui échappa. S'il voulait survivre, il ne pouvait plus se contenter de la comprendre. Il devait la maîtriser.
Il referma doucement le grimoire, laissant ses doigts reposer un instant sur la couverture marquée. La sensation du mana étranger était toujours là, discrète mais persistante, comme un rappel silencieux de ce qu'il venait d'accepter. Nox releva les yeux. Devant lui, Ignara s'étendait à perte de vue, brûlante, imprévisible, indifférente à son existence.
Il décida d'attendre encore un peu. Malgré la colère qui restait là, sourde, contre les choix d'Althar, contre cette famille dont il ne pourrait jamais effacer le souvenir. Il espérait quand même que son mentor était vivant.
Il repensa à la créature, à sa voix brisée, à cette écriture qu'elle lui avait imposée malgré son refus. Dans l'instant, il avait dit non. Il l'avait pensé. Mais déjà, ici, face au désert brûlant et à l'ampleur de ce qui l'attendait, il sentait que ce non ne tiendrait pas longtemps. L'écriture était en lui maintenant, la refuser ne la ferait pas disparaître. Sa vie n'était plus vraiment la sienne, elle n'avait de sens que tournée vers un seul but, renverser l'Église, pas seulement pour lui, pour tous ceux qu'elle écrasait depuis trop longtemps. Les nobles, les grandes familles, tout ce système bâti sur le dos des autres. Il s'en servirait donc. Il se le reprocherait sans doute, plus tard mais il n'avait pas le luxe de la pureté. Et il ne pouvait pas non plus continuer à se reposer sur Althar, pas s'il voulait vraiment progresser.
Il resta encore quelques secondes immobile, puis se redressa. Cette fois, son hésitation avait disparu.
Sans un mot, il se mit en marche. Le sable crissait sous ses pas, le vent chaud continuait de balayer les étendues d'Ignara, soulevant par instants de fines vagues de poussière.
Il avançait depuis quelques minutes déjà lorsque un son rompit le silence.
— Eh oh ! Toi ! Tu fais quoi là-bas ?! C'est dangereux d'être aussi près des dunes !
La voix portait loin, sèche, mais pas agressive. Nox s'arrêta et releva la tête, plissant les yeux. Au loin, une route se dessinait, à peine visible sous la chaleur qui déformait l'air. Une silhouette s'y tenait, debout, agitant le bras dans sa direction.
Un homme. À mesure que Nox avançait, les détails commencèrent à se préciser. Il devait avoir une trentaine d'années, peut-être un peu plus, plutôt grand, avec une carrure fine mais nerveuse, le genre de physique qui trahissait quelqu'un habitué à marcher longtemps plutôt qu'à se battre frontalement. Ses cheveux, d'un brun clair tirant vers le doré sous la lumière d'Ignara, retombaient de façon désordonnée sur son front, rien de travaillé, rien de vraiment soigné, mais ça lui donnait un air vivant et insouciant. Ses yeux, d'un vert franc, étaient attentifs, constamment en mouvement, comme s'il évaluait déjà la situation. Ses vêtements étaient simples, pratiques, adaptés au voyage.
Derrière lui, un peu en retrait, se trouvait une fille. Elle devait avoir à peu près l'âge de Nox, peut-être un peu moins, plus petite que l'homme, avec une silhouette fine qui contrastait avec la créature sur laquelle elle était assise. Ses cheveux étaient longs, d'un noir profond, attachés de façon lâche pour éviter qu'ils ne gênent, mais certaines mèches s'échappaient malgré tout autour de son visage. Sa peau était claire, marquée par la chaleur du climat, et ses yeux, d'un brun sombre, observaient Nox avec calme, sans la moindre agitation. Elle ne parlait pas, elle se contentait de regarder.
Elle était installée tranquillement sur le dos d'un grand chien d'environ deux mètres, à la fourrure épaisse et sombre, visiblement habitué à porter du poids. L'animal était massif, solide, avec des pattes larges adaptées au terrain et une posture stable, tranquille malgré la chaleur. Rien d'inquiétant dans son attitude, juste un compagnon de route… impressionnant.
Nox observa encore un instant les deux inconnus, puis s'avança dans leur direction.
— Hé, vous allez au tournoi ?
L'homme échangea un regard avec la fille, surpris par la question, puis laissa échapper un léger sourire.
— Jeune homme…
Il pencha légèrement la tête, comme pour mieux le jauger.
— Le tournoi a commencé depuis trois jours. La finale est demain.
