L'odeur fut la première chose qu'il sentit. Ignoble, suffocante, un mélange de chair digérée, de bile et de pourriture enfouie.
Nox ouvrit les yeux. Il était debout, ou plutôt… maintenu. Le sol sous ses pieds n'en était pas vraiment un, une surface molle, irrégulière, qui se contractait lentement. À chaque pulsation, un bruit humide résonnait dans l'espace, accompagné d'un glissement visqueux le long des parois.
Ils étaient à l'intérieur. Dans l'estomac de la créature.
Les parois, sombres et luisantes, se refermaient par endroits avant de se relâcher dans un mouvement lent, vivant. Un liquide épais coulait le long de la chair, tombant par gouttes lourdes qui éclataient au sol avec un bruit sourd.
Mais ce n'était pas ça, le pire.
Nox ne respirait plus correctement, pas à cause de l'air, mais à cause de ça. Le mana. Il était partout, dense, écrasant, un mana sombre et profond qui ne vibrait pas comme celui des autres… il pesait. Comme une pression invisible qui s'enfonçait dans sa poitrine, dans ses os, jusque dans son esprit. Même quelqu'un sans grimoire l'aurait senti, et il aurait suffoqué.
Les jambes de Nox tremblaient. Impossible de bouger. Impossible de fuir.
Alors il le vit.
Au centre. Immobile. Une silhouette petite, humanoïde, à peine plus grande qu'un enfant. Son corps était lisse, trop lisse, on aurait dit qu'aucun détail n'avait été dessiné. Pas de visage. Pas de traits. Rien. Juste… une absence. Et pourtant, de longs cheveux noirs s'étendaient derrière lui, des mèches interminables traînant au sol, s'enroulant sur elles-mêmes, glissant lentement comme des serpents vivants, certaines semblant même se fondre dans la chair des parois.
Là où devait se trouver la bouche, la peau s'étira brusquement vers l'avant, se creusant, tremblant, tentant de former une ouverture… avant de se refermer d'un coup, incapable de tenir. À chaque tentative, la peau vibrait, se plissait, s'ouvrait à peine… puis cédait. Comme une bouche qu'on aurait arrachée… et que le corps essayait de recréer.
« B… bon… jour… mon… enfant… »
Les mots sortirent malgré tout, déformés, brisés, comme forcés à travers une bouche qui refusait de s'ouvrir. La peau s'étira de nouveau à chaque syllabe, sans jamais réussir mais cette fois le son parût moins saccadé.
« Approche n'ai pas peur »
La chose leva la main, lentement.
Et soudain, Nox fut arraché au sol. Son corps quitta la surface sans résistance, pas comme s'il avait été tiré, mais comme s'il tombait… sauf qu'il ne se dirigeait pas vers le sol. Il se dirigeait vers la créature. Une chute brutale, son estomac se noua, son corps se vida de toute sensation. Le monde se tordit autour de lui, les parois, la chair, la lumière… tout s'étira dans un mouvement irréel.
Et puis s'arrêta net.
Suspendu. Dans sa paume. Minuscule. À sa merci.
Le mana l'écrasait de toutes parts mais pendant un instant, un seul, une pensée traversa son esprit. Une lucidité brève, instinctive, ce qu'il venait de subir… ce n'était pas juste une force, pas un simple mouvement. C'était une écriture. Son regard trembla.
Une écriture de vent… ?Non.
Son souffle se coupa.
Une écriture de gravité.
La chose ne bougea pas. Puis la peau à l'endroit de sa bouche se tendit de nouveau, s'étira, se creusa, trembla, une présence à l'intérieur cherchait désespérément un passage.
« ohoh tu as été choisi comme c'est intéressant »
La chair vibrait à chaque mot, incapable de tenir la forme d'une bouche.
« Je peux t'accorder de la force »
La pression du mana augmenta encore, plus lourde, plus écrasante.
« Mais tout à un prix et celui-ci sera élevé »
Nox n'osait plus relever la tête. Ses yeux restaient fixés sur ses propres pieds, son corps tremblait, livide, vide. Impossible de réfléchir. Impossible de respirer correctement. Mais ces mots… un prix, un échange. Il aurait pu accepter, n'importe qui aurait accepté, une part de lui le suppliait même de le faire, vite, avant que la chose ne change d'avis. Pourtant une autre part, plus glaciale, refusait. Il avait regardé ses parents mourir sans pouvoir rien faire, il s'était agenouillé devant un prince pour lécher sa botte, il avait encaissé, encaissé, encaissé. Il n'allait pas, en plus, devoir sa force à un monstre. Ce qu'il serait un jour, il le serait seul.
Ses doigts se crispèrent et il rassembla ce qu'il lui restait.
— Non.
Le mot sortit plus ferme qu'il ne l'aurait cru.
— Je veux rien. Ni ta force, ni ton aide. Je me ferai tout seul.
La chose ne bougea pas tout de suite. Puis un son étrange traversa la pièce, un bruit comme un rire étouffé, ou un soupir amusé.
« Tu crois encore pouvoir choisir »
Un battement. Puis la chose réagit, sa peau se déforma brusquement.
Et soudain elle éclata de rire. « Ah… ha… haahah…ahaha » La chair se tordait à chaque son. Le rire n'était pas fort, mais il était… partout. Il vibrait directement dans ses os. Ses oreilles sifflèrent, une douleur brutale. Ses tympans, il eut l'impression qu'ils allaient se déchirer, non, pire, qu'il devait les arracher lui-même pour que ça s'arrête. Ses mains se levèrent instinctivement vers sa tête, ses yeux se fermèrent, son corps s'agita dans tous les sens, toujours suspendu dans cette paume invisible. Tout devint chaos, le son, le mana, la pression, la peur.
Puis plus rien.
Le silence total.
Nox respirait encore. Ses yeux étaient toujours fermés, son corps tremblait faiblement. Il bougea légèrement et ses pieds touchèrent du solide, du réel. Le sol. Son souffle se coupa. Lentement, très lentement, il ouvrit les yeux.
Derrière lui, le sable noir. La zone de mort, immobile, silencieuse, comme si rien ne s'y était jamais trouvé. Devant lui, les étendues d'Ignara. Brûlantes, infinies, réelles.
Le monstre avait disparu.
Mais il sentit à l'intérieur de son âme que son grimoire avait… changé.
Ses genoux cédèrent sans prévenir. Il tomba à quatre pattes dans le sable, et son estomac se vida d'un coup, brutal, incontrôlable. L'odeur de la créature était encore là, collée à lui, et ça ne fit qu'aggraver les choses. Il resta ainsi quelques secondes, tremblant, incapable de se relever, avant que son corps accepte enfin de s'arrêter.
Qu'est-ce que c'était que ça…
