NEPHILIMTALE
Chapitre 5 — Face à face
Tanar trouva la place centrale de la ville par instinct.
Ou plutôt — il la choisit. Parce que les places centrales avaient cette qualité particulière d'être des endroits où les choses se voient. Où les gens regardent. Où ce qui se passe ne peut pas rester discret.
Il s'assit sur le bord d'une fontaine que les monstres avaient construite en forme de fleur géante — bleue, maladroite, charmante — et attendit.
Les monstres passaient. Le regardaient. Certains lui souriaient — les monstres de ce monde avaient appris à sourire aux humains, ça avait pris du temps mais ils y étaient arrivés. Tanar leur rendait chaque sourire avec une précision parfaite, le bon angle, la bonne chaleur, exactement ce qu'il fallait pour paraître inoffensif.
Il était très doué pour paraître inoffensif.
Un petit monstre — rond, orange, avec des yeux immenses — s'approcha de lui avec la hardiesse particulière des très jeunes enfants qui n'ont pas encore appris à avoir peur des inconnus.
— T'es qui ? dit le petit monstre.
— Quelqu'un de passage, dit Tanar. Il sourit. Tu connais tout le monde ici ?
— Ouais !
— Il y a un humain. Cheveux dorés. Yeux bleus. Tu l'as vu ?
Le petit monstre réfléchit avec tout son visage.
— North ? Il est chez Toriel probablement ! Ou avec Papyrus parce que Papyrus l'a adopté —
— Merci, dit Tanar doucement.
Le petit monstre repartit en courant.
Tanar regarda la direction qu'il avait indiquée.
Et attendit encore — pas longtemps. Juste assez pour laisser le monde lui apporter ce qu'il était venu chercher.
North le vit depuis le bout de la rue.
Il s'arrêta.
Chara et Frisk s'arrêtèrent derrière lui — Frisk qui posa instinctivement une main sur le bras de Chara, Chara qui laissa faire sans commenter, les yeux fixés sur la silhouette assise au bord de la fontaine.
North ne bougea pas pendant trois secondes complètes.
Trois secondes où quelque chose de compliqué traversa son visage — quelque chose qu'il recouvrit aussitôt avec cette maîtrise qu'il avait développée au fil des années, couche par couche, jusqu'à ce que l'extérieur soit aussi lisse et impénétrable qu'une surface polie.
Puis il marcha.
Droit. Les épaules en arrière. Le menton levé. Chaque pas mesuré et délibéré comme si la distance entre eux était un terrain qu'il conquérait plutôt qu'une chose qu'il appréhendait.
Tanar leva les yeux au moment exact où North arrivait à trois mètres de lui.
Et sourit.
Ce sourire — North le connaissait. Il l'avait vu des centaines de fois. Mais aujourd'hui il le voyait différemment, avec le recul de tout ce qui s'était passé entre eux, et il remarqua pour la première fois à quel point ce sourire ne bougeait pas vraiment. À quel point il était fixe. Parfait. Comme quelque chose qu'on porte plutôt que quelque chose qui arrive.
— North, dit Tanar. Sa voix était exactement comme dans ses souvenirs — douce, posée, avec cette qualité particulière d'être toujours légèrement en avance sur la conversation. Ça fait longtemps.
— Pas assez, dit North.
Tanar inclina la tête avec une politesse sincère.
— Peut-être.
Les monstres autour de la place avaient commencé à s'arrêter.
Pas tous — juste ceux qui sentaient que quelque chose se passait, cette antenne particulière que développent les êtres qui ont survécu à assez de choses pour reconnaître la tension dans l'air avant qu'elle devienne visible. Undyne était revenue de chez Alphys et se tenait à l'entrée de la place, les bras croisés, l'œil plissé. Papyrus était arrivé de nulle part avec son enthousiasme habituel qui s'était progressivement éteint en voyant le visage de North.
Sans était là aussi.
Appuyé contre un mur. Les mains dans les poches. Les yeux complètement ouverts.
Tanar les regarda — les monstres, les visages, cette petite communauté fragile et belle qui s'était construite sur la confiance et l'espoir — et son sourire devint légèrement plus doux, presque affectueux.
— Vous avez trouvé des amis, dit-il à North. Sa voix ne portait pas loin — juste assez pour que North l'entende clairement. C'est bien. C'est vraiment bien. Une pause infinitésimale. Tu méritais d'en avoir.
North sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Parce que dans la bouche de Tanar, dit avec cette douceur parfaite, ça ne sonnait pas comme un compliment.
Ça sonnait comme une menace.
— Qu'est-ce que tu veux, dit North.
— Te parler.
— On n'a rien à se dire.
— Non ? Tanar se leva de la fontaine avec une fluidité absolue, les mains toujours dans les poches, le sourire intact. Tu en es sûr ? Parce que moi j'ai l'impression qu'on a beaucoup de choses à se dire. Des choses qu'on n'a jamais dites. Des choses que toi tu n'as jamais su comment dire.
North ne répondit pas.
Ce qui était déjà une réponse.
Tanar hocha légèrement la tête — comme s'il avait reçu la confirmation de quelque chose qu'il savait déjà.
— Bien, dit-il simplement.
Et le monde glitcha.
Ça commença petit.
Les pavés sous leurs pieds se fragmentèrent pendant une fraction de seconde — des lignes de code vert apparurent dans les joints entre les pierres avant de disparaître. La fontaine derrière Tanar trembla, ses contours se pixélisant brièvement. Une des fenêtres d'une maison proche s'effaça complètement pendant deux secondes avant de se recomposer.
Les monstres reculèrent.
Papyrus fit un son qui n'était pas tout à fait un mot.
Undyne porta instinctivement la main à l'endroit où elle rangeait ses lances.
— Qu'est-ce que— commença quelqu'un.
— Restez en arrière, dit North.
Sa voix était sortie avant qu'il ait décidé de parler — froide, autoritaire, le genre de voix qu'on n'apprend pas mais qu'on découvre avoir quand les circonstances l'exigent. Il ne regarda pas les monstres en le disant. Il gardait les yeux sur Tanar.
Tanar qui le regardait avec cet intérêt tranquille.
— Tu les protèges déjà, dit Tanar doucement. Déjà. En si peu de temps. Il inclina la tête. Tu es plus rapide que je pensais.
— Ne les implique pas dans ça.
— Je ne les implique pas. Tanar écarta légèrement les bras — geste ouvert, presque pacifique. Je suis simplement là. C'est le monde qui réagit à ma présence. Ce n'est pas vraiment ma faute si je ne lui appartiens pas.
Il sourit.
— Montre-moi ce que tu as appris, North.
North bougea.
Pas parce qu'il avait décidé que c'était stratégiquement la meilleure option. Parce que quelque chose dans ses muscles avait répondu avant que son cerveau ait fini de peser le pour et le contre — cette détermination qui vivait dans sa poitrine comme une flamme permanente, qui se réveillait quand il en avait besoin sans lui demander la permission.
Il était rapide.
Vraiment rapide — plus qu'un humain ordinaire avait le droit d'être, sa compétence de Player qui lisait les schémas de combat comme d'autres lisent un texte simple, anticipant, adaptant, apprenant en temps réel.
Son poing passa à travers Tanar.
Littéralement.
Tanar avait glitché — son corps s'était fragmenté pendant un dixième de seconde, laissant le poing de North traverser l'espace où il aurait dû être avant de se recomposer immédiatement derrière lui, intact, souriant.
— Intéressant, dit Tanar. Tu es plus instinctif que dans mes calculs. J'aurais dû prévoir ça.
North se retourna.
Tanar leva deux doigts.
Les données du monde tordirent.
Le sol sous North se déroba — les pavés se déplacèrent d'un centimètre, juste assez pour briser son équilibre au mauvais moment. Il trébucha. Se rattrapa. Mais cette fraction de seconde de vulnérabilité suffit — quelque chose le frappa dans le dos, une onde de force pure qui n'avait pas de forme physique, qui était juste de l'information réécrite, et North fut projeté en avant.
Il roula. Se releva.
Les monstres autour de la place étaient figés.
Papyrus avait les mains sur le côté de son crâne dans un geste d'horreur absolue. Undyne avait sorti une lance mais ne savait clairement pas où viser. Frisk se tenait immobile, les poings serrés.
Chara regardait Tanar avec une expression que North n'avait pas encore vue sur leur visage.
De la prudence absolue.
Le combat dura.
North était bon — réellement bon, et Tanar ne l'avait pas sous-estimé sur ce point. Sa capacité à lire les schémas de combat lui permettait d'adapter ses attaques en temps réel, de trouver des angles que personne d'autre n'aurait vus, de transformer chaque échec en information utilisable. Sa détermination brûlait dans sa poitrine comme un combustible inépuisable — plus il était repoussé, plus quelque chose en lui se durcissait, se concentrait, refusait avec une obstination absolue de plier.
Mais Tanar.
Tanar ne combattait pas le même combat.
Il ne cherchait pas à blesser. Il cherchait à démontrer. Chaque esquive était calculée pour être vue. Chaque riposte était dosée exactement pour repousser sans détruire. Il manipulait l'environnement autour de North avec une précision chirurgicale — le sol qui trahissait au mauvais moment, l'air qui résistait une fraction de seconde trop longtemps, les distances qui se recalculaient imperceptiblement.
Il réécrivait les règles du monde pendant que North essayait de jouer selon elles.
Et North le savait.
Il le savait et ça le rendait furieux — cette fureur froide et profonde qui n'avait rien à voir avec la colère ordinaire, qui venait d'un endroit bien plus vulnérable que la surface.
— Tu te bats bien, dit Tanar pendant une pause. Pas essoufflé. Pas du tout. Vraiment. Tu as progressé.
— Tais-toi, dit North.
— C'est un compliment.
— Je sais reconnaître une condescendance quand j'en entends une.
Tanar sourit — et cette fois quelque chose dans ce sourire changea. Pas beaucoup. Juste une ombre de quelque chose de vrai derrière le masque.
— Est-ce que tu te souviens, dit-il doucement, de la dernière chose que tu m'as dite ? Avant.
North s'arrêta.
Une seconde. Une seule.
Ce fut suffisant.
Tanar bougea — et cette fois l'onde de force fut plus forte, pas assez pour détruire, exactement assez pour que North percute le sol avec un impact qui résonna à travers toute la place. Les pavés glitchèrent autour du point d'impact. North resta à genoux une seconde, les mains à plat sur le sol, le souffle coupé.
Il se redressa lentement.
Son orgueil hurlait dans sa poitrine — se relever, se relever maintenant, ne pas rester à genoux une seconde de plus devant lui devant eux devant les monstres qui regardaient —
Il vit le visage de Papyrus.
Son grand ami enthousiaste et bruyant et infiniment sincère — le visage de Papyrus portait quelque chose que North n'avait jamais voulu y voir. Pas de la peur pour lui-même. De la peur pour North. Cette inquiétude maladroite et totale de quelqu'un qui ne sait pas comment aider mais qui voudrait de tout son être pouvoir le faire.
Et Frisk.
Frisk qui était pâle, les poings serrés, qui regardait North avec ces yeux marron qui ne savaient pas mentir.
Quelque chose dans la poitrine de North fit un mouvement qu'il ne put pas contrôler cette fois.
Il se releva.
Et leva les yeux vers Tanar — qui l'attendait, souriant, parfaitement immobile, avec cette patience de quelqu'un qui a tout son temps.
North prit une grande inspiration.
Et chargea une dernière fois.
La gravité changea.
Pas métaphoriquement. Littéralement — quelque chose dans l'air de la place devint soudainement beaucoup plus lourd, une pression invisible qui tomba sur les épaules de tout le monde comme une main posée fermement. North sentit ses jambes ralentir malgré lui. L'attaque qu'il avait lancée se figea à mi-trajectoire — suspendue dans l'air comme une image arrêtée, immobile et absurde.
Tanar regarda autour de lui.
Sourcilla légèrement — la première vraie réaction involontaire qu'il avait eue depuis le début.
Sans était au milieu de la place.
Il n'avait pas bougé vite. Il n'avait pas crié. Il n'avait pas fait de geste dramatique. Il était simplement là, maintenant, les mains dans les poches, les yeux complètement ouverts — et ces yeux n'avaient plus rien de somnolent, plus rien de vague, plus rien de l'ironie tranquille qu'il portait comme un second uniforme.
Ils étaient absolument clairs. Absolument présents.
Et absolument sérieux.
La gravité autour de lui pulsait doucement — cette compétence qu'il n'utilisait presque jamais, qu'il gardait rangée dans un endroit où personne n'avait besoin d'aller, qui avait vu des choses que ce monde pacifiste préférait oublier.
— ça suffit, dit Sans.
Deux mots. Voix basse. Pas de colère — quelque chose de bien plus lourd que la colère. Le genre de calme qu'on développe quand on a regardé trop de lignes temporelles s'effondrer et qu'on a décidé qu'on ne regarderait plus sans réagir.
Il regarda Tanar.
Tanar lui rendit son regard.
Et pour la première fois depuis son arrivée dans ce monde — le sourire de Tanar s'immobilisa vraiment. Pas par peur. Par reconnaissance. Celle de quelqu'un qui vient de trouver en face de lui quelque chose qui mérite d'être pris au sérieux.
— Intéressant, dit Tanar très doucement.
— ouais, dit Sans. je suis plein de surprises.
Un silence absolu tomba sur la place entière.
Puis Sans tourna les yeux vers North — toujours à genoux, les mains au sol, le souffle court — et quelque chose dans ce regard était différent de la nonchalance habituelle. Quelque chose qui ressemblait à de la compréhension. Pas de la pitié. Juste de la compréhension simple et directe de quelqu'un qui a lui-même porté des choses qu'il ne savait pas déposer.
— hé, dit Sans. T'as fait ce que tu pouvais.
North ouvrit la bouche.
La referma.
Ce n'était pas grand chose. Ce n'était que cinq mots. Mais dans la bouche de Sans, avec ce regard-là, ça avait un poids que North ne savait pas quoi faire avec — un poids qu'il n'était pas habitué à recevoir et qu'il ne pouvait pas repousser avec de l'orgueil parce que l'orgueil était épuisé pour l'instant, vidé, et il ne restait plus que lui.
Juste lui. À genoux sur les pavés qui avaient arrêté de glitcher. Devant des monstres qui n'avaient pas fui. Devant un ami qu'il avait essayé de tenir à distance et qui était venu quand même.
Il baissa les yeux.
Une seconde.
Juste une.
Tanar les regarda tous — Sans, North, les monstres figés, Chara qui ne le quittait pas des yeux — et hocha légèrement la tête. Pas de défaite dans ce geste. Juste de l'évaluation. Une mise à jour de ses calculs.
— On se reparlera, dit-il à North. Doux. Presque tendre. Tu sais où me trouver.
Il se retourna.
Et marcha vers le bord de la place avec cette désinvolture tranquille d'un homme qui repart d'une promenade.
Derrière lui les pavés glitchèrent une dernière fois.
Puis s'arrêtèrent.
La place resta silencieuse longtemps.
Puis Papyrus traversa l'espace en trois grandes enjambées et s'agenouilla à côté de North avec une maladresse touchante — trop grand, trop enthousiaste même dans sa gentillesse — et posa une main osseuse sur son épaule avec une douceur qu'on n'aurait pas attendue de lui.
— NORTH. EST-CE QUE TU ES BLESSÉ. DIS-LE MOI IMMÉDIATEMENT ET SANS MENTIR.
North regarda cette main sur son épaule.
— Je vais bien, dit-il.
C'était un mensonge. Ils le savaient tous les deux.
Papyrus serra un peu plus fort l'épaule.
— D'ACCORD, dit-il. Mais tu restes quand même dîner ce soir. C'est non négociable. J'ai une nouvelle recette.
North ferma les yeux une seconde.
— ...D'accord, dit-il.
Très bas. Presque inaudible.
Mais Papyrus l'entendit.
Et rayonna.
À suivre — Chapitre 6 : Ce qu'on ne dit pas
