Cherreads

Chapter 2 - Chapitre 1

Au sommet du croissant des cinq royaumes se trouvait Ignara, un royaume où régnait une chaleur étouffante et constante.

Dans une forêt reculée, à l'écart des routes et des regards, cette chaleur persistait déjà sous les arbres, accrochée à la terre sèche comme une présence invisible.

Nox sortit du sommeil sans savoir pourquoi.

Pas le matin, il faisait encore nuit. Pas le froid, la pierre sous son flanc était à la même température que la veille. Un son, peut-être.

Il garda les yeux fermés et écouta.

Un souffle. Régulier. Le sien.

Un autre souffle, à deux mètres, plus lent. Trop lent pour quelqu'un qui dort.

Et entre les deux, par moments, un son qui ressemblait à une voix. Il capta une syllabe — vide, peut-être, ou un mot qui se terminait par ce son-là, puis le souffle reprit sans qu'il ait pu en attraper d'autre.

Nox ouvrit les yeux.

Il ne bougea pas la tête. Trois ans de vie sur les routes lui avaient appris à regarder sans tourner la nuque, à utiliser le coin de l'œil avant tout le reste.

Althar était couché sur le dos. Les bras le long du corps. Les paumes ouvertes vers le ciel.

Ses yeux marrons étaient grands ouverts.

Il ne regardait pas. Pas vraiment. Son regard était posé en suspens au-dessus de lui, vers les branches sèches qui filtraient le bleu d'avant-aube.

La cadence reprit. Plus basse cette fois. Nox ne réussit à isoler aucun mot.

Il aurait dû refermer les yeux. Faire semblant pour essayer de distinguer d'autres syllabes mais Nox n'était pas comme ça.

— Tu pries ?

La phrase sortit avant qu'il ait décidé de la poser. Sa voix était plus rauque qu'il ne s'y attendait.

Le murmure s'arrêta net.

Pendant une seconde, rien. Althar ne tourna pas la tête. Ses paumes restèrent ouvertes.

Puis, lentement, il referma les mains. Il s'assit et passa une main sur sa nuque. Son regard se dirigea vers Nox.

— Ça te regarde pas.

Le ton fut net. Le genre de réponse qu'on ne suit pas d'une explication.

Nox attendit quand même. Trois ans de vie commune lui avaient appris qu'Althar laissait parfois un silence avant de céder une miette. Le silence dura mais aucune miette ne vint.

Althar se leva. Il s'étira une fois, brièvement, le bras gauche avant le droit, son habitude. Sous sa tunique, la carrure tenait sans en faire trop, pas un colosse, pas un bretteur de tournoi non plus, juste un corps construit par les années de marche et le poids du marteau dans le dos. Les cheveux bruns coupés ras, la mâchoire serrée, les yeux en amande qui ne s'attardaient jamais. Quand il parla, sa voix avait retrouvé sa cadence ordinaire, plate, sèche, sans hostilité.

— Va préparer le feu.

C'était la voix de tous les matins. Mais quelque chose, dans la transition trop nette entre l'immobilité de tout à l'heure et cette phrase d'instruction, restait accroché à l'air. Nox ne sut pas le nommer. Il sentit juste qu'il y avait eu une porte, et qu'elle s'était refermée.

Il se leva.

Le foyer de la veille n'était plus qu'un cercle de cendres tièdes. Nox s'accroupit, écarta les braises avec un bâton, et entreprit d'en réveiller une.

Le premier essai ne donna rien. La braise qu'il avait choisie était plus morte qu'il ne l'avait cru — il en chercha une autre, plus profonde, plus rouge sous la couche grise. Il souffla doucement. Trop doucement. Il souffla plus fort. Une fumée monta, vacilla, et s'éteignit avant même que les copeaux n'aient pris.

Il jura entre ses dents.

Sa main droite avait un tremblement minuscule, le reste d'une nuit trop courte ou d'autre chose qu'il ne voulait pas examiner. Ses avant-bras étaient secs, marqués par la poussière, plus fins qu'il ne l'aurait voulu pour ses quinze ans. Il était trop grand pour son âge mais grand ne voulait pas dire fort, et chaque matin lui rappelait l'écart.

Au troisième essai, la flamme prit.

Il en aurait été fier trois ans plus tôt. Maintenant il s'en voulait juste d'avoir dû faire trois essais.

Il jeta un coup d'œil au tas de bois à côté du foyer. Pas assez gros pour tenir l'heure qu'il faudrait à l'eau pour bouillir et à Althar pour manger.

Il leva les yeux. À une vingtaine de mètres, un arbre mort se dressait en lisière de la clairière, ses branches basses sèches au point qu'elles brilleraient presque sous le premier soleil. Bien qu'Althar lui interdisait d'utiliser son écriture, Nox utilisa cette distance comme excuse pour s'en servir.

Ses yeux jaunes fixèrent la base du tronc, l'angle d'une branche cassée par un vent ancien, la racine qui sortait de la terre à droite. Vingt mètres. Il avait vu pire.

L'espace céda, il se sentit comme aspiré par le vide puis—

Son épaule heurta le tronc avant qu'il ait le temps de comprendre qu'il y était arrivé. Le choc remonta jusqu'à la nuque, sec, et il jura entre ses dents en reculant d'un pas. Sa main droite vint frotter l'os qui pulsait sous la peau.

Il resta là une seconde, la paume contre l'épaule, le regard sur l'écorce grise.

Trop près. Il avait visé le pied de l'arbre et son corps avait atterri de peu dans l'arbre. La distance avait été bonne. C'était l'angle qui ne l'était pas, il s'était imaginé l'arrivée vue de loin au lieu de se la représenter du dedans, et son grimoire l'avait pris au mot.

Il se baissa, ramassa deux branches mortes au sol, en cassa une troisième sur son genou. Le bois céda dans un craquement sec, satisfaisant.

Puis il leva les yeux vers le foyer, à vingt mètres, et s'arrêta.

Il vit la pierre plate, la gourde posée dessus, le filet de fumée qui montait droit dans l'air immobile du matin. Il vit la place qu'il occupait quelques minutes plus tôt. Il vit l'espace exact, à un demi-pas du foyer, où il voulait réapparaître.

Cette fois il prit son temps. Pas la silhouette générale du campement. Le détail. La pierre devant ses pieds. La courbure de la racine à sa gauche. L'odeur du bois qui brûlait. La hauteur de la fumée par rapport à sa propre tête.

Il prit une grande inspiration et l'espace céda encore.

Il était debout exactement où il avait voulu être. Les branches dans une main, l'autre encore légèrement levée comme s'il s'apprêtait à se rattraper d'une chute qui ne vint pas. Pas de vertige. Pas de déséquilibre. Juste la chaleur du foyer contre ses jambes et l'air sec d'Ignara qui n'avait pas remarqué qu'il avait sauté vingt mètres en une demi-seconde.

Le coin de sa bouche bougea sans qu'il l'ait décidé.

Il jeta les branches sur le foyer, attisa une fois la flamme avec le bâton, et regarda le bois prendre. Puis il cala la gourde d'eau sur la pierre plate qu'ils utilisaient pour la chauffer, et se tourna vers le sac.

Le sac d'Althar était posé contre une racine, fermé par une double lanière de cuir. Nox connaissait l'ordre des choses dedans, Althar tenait à ce qu'on respecte l'ordre, et la première fois où Nox avait remis le pain au-dessus du marteau, il s'était fait reprendre. Il défit la lanière du haut.

L'odeur monta avant le reste. Cuir, fer froid, et une odeur de papier.

Il sortit le pain dur d'abord. La viande séchée ensuite, enroulée dans un tissu brun. Et en dessous, glissée entre deux plaques de bois mince, la sacoche plate. Nox ne l'ouvrit pas. Il n'en avait pas besoin. Il savait ce qu'il y avait dedans.

Quatre pages. Peut-être cinq, maintenant, Althar avait dû en rajouter une après la dernière chasse. Des sigles blancs pour les pages d'écritures mineures, une couleur grise pour l'écriture simple qu'il avait gardée plus longtemps que les autres. Le coin d'une page dépassait légèrement, son bord usé là où des doigts qui n'étaient pas ceux d'Althar l'avaient pliée. Nox repoussa la sacoche d'un geste, sans la regarder davantage, et referma la lanière.

Ces pages avaient appartenu à quelqu'un. Ce quelqu'un n'était plus en mesure de les réclamer. C'était comme ça que les choses fonctionnaient et Nox avait depuis longtemps cessé d'attendre qu'elles fonctionnent autrement.

Il porta le pain et la viande près du feu.

Althar arriva quelques minutes plus tard. Il s'accroupit en face du feu, les coudes sur les genoux, et tendit les mains vers la flamme sans dire un mot. Sa paume gauche s'ouvrit une fois vers la chaleur, brièvement, puis se referma. Le geste n'avait rien à voir avec ce qu'il avait fait tout à l'heure. Rien du tout. Nox le regarda quand même.

Ils mangèrent en silence.

Le soleil n'était pas encore levé quand Althar se redressa.

— On bouge.

Nox hocha la tête, frotta ses paumes contre sa tunique, et se leva. Le ciel commençait à virer du bleu au rose pâle au-dessus des arbres, et la chaleur, déjà, s'annonçait sous les pieds. Sa peau pâle prendrait la couleur d'Ignara dans la matinée, un rouge fin sur la nuque qu'aucune ombre n'arrêtait vraiment.

Le chemin s'étirait devant eux, sec, irrégulier, marqué de fissures profondes. Les arbres, trop espacés, n'offraient qu'une ombre fragile, incapable de contenir la chaleur qui s'accrochait au sol.

Ignara. Même sans voir ses villes, on sentait déjà le royaume, un pays que rien n'adoucissait, où le vent se faisait rare et où la pluie n'existait pas. Les habitants, disait-on, vivaient plus la nuit que le jour.

Nox marchait en retrait, son regard glissant sur le paysage sans vraiment s'y accrocher, tandis que son esprit revenait malgré lui à la téléportation de tout à l'heure. La seconde, la bonne. Ce qu'il y avait fait de différent. Il l'avait senti pendant l'arrivée — quelque chose s'était aligné entre ce qu'il avait visualisé et ce qui s'était produit. Il essayait de retenir le détail avant qu'il ne s'échappe.

Puis, sans prévenir, Althar leva un bras. Le geste fut bref, précis, et suffit à stopper Nox immédiatement, son corps avait réagi avant même qu'il ne comprenne.

— Une calèche arrive, dit Althar à voix basse. À environ trois cents mètres derrière nous. Je sens du mana… un grimoire de Chapitre 3, je crois.

Le cœur de Nox accéléra d'un coup, pas progressivement, brutalement. Il resta immobile une seconde, puis reprit sa marche comme si de rien n'était.

— Ne panique pas, poursuivit Althar. Continue à avancer. L'écriture de masquage de mana tient.

Nox acquiesça à peine. Ses doigts se crispèrent un instant avant qu'il ne les relâche. Un Chapitre 3. Il n'en avait jamais croisé, même Althar n'avait un grimoire qu'au 2ème Chapitre, et la différence entre les deux n'avait rien d'anodin. Ce n'était pas un simple écart de puissance, quand le grimoire passait au Chapitre 3, en plus de pouvoir utiliser une écriture en plus et de recevoir une signature supplémentaire, on pouvait utiliser les écritures d'un deuxième élément.

Son souffle se dérégla légèrement. Il ferma brièvement les yeux, juste assez pour reprendre le contrôle, puis inspira lentement, forçant son rythme à redevenir stable.

Ne rien laisser paraître.

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